« La mémoire est la matière première de l’histoire. Mentale, orale ou écrite, elle est le vivier où puisent les historiens [...]. L’historien doit être là pour rendre compte de ses souvenirs, de ses oublis, pour les transformer en une matière pensable, pour en faire un objet du savoir.»

Jacques Le Goff, Histoire et mémoire

 


Histoire et mémoire

Ces dernières années, plusieurs travaux ont été consacrés à l’étude comparée de l’histoire et de la mémoire. Parmi ceux-ci, deux ont particulièrement retenu notre attention et nous ont servi de modèle pour la construction de la présente étude. Il s’agit de l’ouvrage récent (1994) de Anne-Marie Granet-Abisset consacré aux migrations des Queyrassins1 et de celui un peu plus ancien (1977) de Philippe Joutard sur les Camisards2. Cependant, le présent travail diffère de ceux des deux auteurs cités par la nature du phénomène qu’il entend appréhender.

D’abord en ce qui concerne le caractère plus ou moins gratifiant de la mémoire. Les descendants des Queyrassins globe-trotters ont tout lieu de se glorifier de la capacité qu’ont eu leurs aïeux d’échapper au sort misérable qui était le leur, dans ces montagnes pauvres en ressources et riches en hommes, en allant chercher fortune aux quatre coins du monde. Si les «héritiers» des Camisards peuvent regretter les excès commis par leurs pères dans la révolte, du moins sont-ils en mesure de les justifier par la sauvagerie de la répression royale et de s’enorgueillir d’une ascendance capable d’aller défier le plus puissant monarque du temps, pour regagner sa liberté de conscience. Il en va bien différemment pour les Theizerots. Non seulement on met au crédit de leurs ancêtres des actes d’une rare sauvagerie — le massacre d’une colonne de fuyards pacifiques — mais les seules motivations qu’on leur prête sont l’avidité et la cruauté. Ainsi, en plus de mettre en accusation l’honneur des aïeux, la «légende des Muscadins» jette-t-elle le discrédit sur les descendants eux-mêmes en faisant planer un doute sur les origines de leur prospérité.

Theizé

Ce caractère infâmant de «l’histoire des Muscadins» a largement conditionné le déroulement de notre enquête. Nous n’avons pas pu compter, comme a pu le faire Anne Marie Granet-Abisset, sur «la permanence d’une riche mémoire familiale solide, précise et détaillée, qui se nourrit de remémorations fréquentes, et de la relecture de papiers souvent précieusement conservés3» . Et l’étude des réticences et des amnésies plus ou moins volontaires des personnes porteuses de la mémoire a constitué une grande part de notre travail. À égalité avec le recueil proprement dit de son contenu.

Une autre spécificité du sujet qui nous intéresse s’est présentée à nous lorsqu’il s’est agi de confronter la mémoire et ce que nous avions pu recueillir de son contenu, à la réalité historique. Malgré les dimensions légendaires qu’elle a pris, la révolte des Camisards est un fait historique avéré et il en va de même pour les migrations des Queyrassins. En revanche, le massacre des Lyonnais, dans les bois d’Alix, par les populations des communes riveraines et particulièrement par les habitants de Theizé, n’est établi par aucun ouvrage scientifique. Et avant de pouvoir mesurer un éventuel hiatus entre histoire et mémoire, il a fallu tenter d’établir la réalité des faits supposés être survenus dans les parages de Theizé en 1793.

Suivant la même progression logique que nos recherches, cet ouvrage va s’articuler en deux parties ; la première consacrée à la mémoire, la seconde à l’histoire. Avant cela, et pour finir de savoir de quoi nous parlons, nous allons dresser un rapide état des lieux qui nous intéressent : le «pays des pierres dorées».

SUITE


1 - Granet-Abisset (A.M.), La Route Réinventée : Les Migrations des Queyrassins aux XIXe et XXe siècles.
2 - Joutard (P.), La Légende des Camisards — Une Sensibilité au Passé.
3 - Granet-Abisset (A.M.), Op. Cit. p. 12.