Préface

Par Françoise BAYARD

Historienne1, Ancien Doyen de la Faculté d'Histoire de Lyon.

Quel Lyonnais ne connaît pas Theizé, «ce petit paradis Toscan lumineux comme la pierre dont il est issu», situé à une vingtaine de kilomètres de la capitale des Gaules, dans le «pays des pierres dorées» ? Quel visiteur manquerait d’y évoquer le souvenir paisible de Manon Phlipon, de son époux Jean-Marie Roland de la Platière et de leur

fille Eudora qui séjournèrent au clos de la Platière de 1784 à 1788 ? Comment pourrait-il raisonnablement penser que ces lieux paisibles ont été le théâtre de meurtres — que nous nommerions aujourd’hui crimes contre l’humanité — il y a plus de deux cents ans ?

Mai 1793 : les élections municipales donnent à la ville de Lyon un maire girondin. Le mois suivant, le gouvernement de la Nation devient montagnard. Durant l’été, la situation du pays est désespérée. Aux frontières c’est l’invasion. A l’intérieur, l’insurrection s’étend sur une grande partie du territoire : soixante départements se sont insurgés contre la proscription des Girondins ; les départements de l’ouest contre la politique religieuse et la levée des 300000 hommes ; ceux du midi contre l’exécution du souverain au début de l’année. Progressivement, le gouvernement révolutionnaire, codifié par la Convention le 4 décembre 1793, se met en place. Dans un tel climat, après l’échec de pourparlers, l’assemblée décide de faire le siège de la ville. Plus de 50000 hommes l’encerclent.

La cité résiste quasi seule. Quelques troupes et des armes viennent du Forez. Le Beaujolais ne bouge pas. Depuis longtemps, ses relations avec la capitale des
Gaules ne sont pas bonnes. En mars 1789, nombre de cahiers de doléances beaujolais s’élèvent contre la grande ville qui ponctionne, depuis des siècles, les biens
et les enfants de la région et réclament d’en être séparés. Les débuts de la Révolution ne leur donnent pas gain de cause. Les nouveaux événements peuvent y aider. L’hostilité latente se double d’opposition politique. La Montagne n’est pas ici mal perçue.

Après deux mois de résistance, les troupes qui ont défendu Lyon (6 à 7000 hommes) estiment la défense impossible. Dans la nuit du 8 au 9 octobre, sous la conduite
de leur général, le Comte de Précy, elles sortent et se dirigent vers le nord. Que sont-elles devenues ? C’est à une véritable enquête que se livre Jacques Branciard
dans son ouvrage sur les Muscadins de Theizé .

Au centre de sa recherche, une seule et unique question : les troupes du général Précy ont-elles été dépouillées et massacrées, en octobre 1793, par certains habitants du village de Theizé, enrichis depuis et qualifiés de Muscadins, surnom qu’on donnait alors à ceux qui n’étaient pas favorables aux Jacobins ? L’intérêt peut sembler mince pour ceux qui ne demeurent pas dans la région. Mais la méthode utilisée par Jacques Branciard, qui s’inscrit dans le champ historique assez peu exploré de la mémoire des faits à travers les siècles, dépasse le cadre local. Il rejoint d’illustres prédécesseurs, particulièrement Philippe Joutard qui l’expérimenta sur les Camisards des Cévennes et Anne-Marie Granet-Abisset sur les migrants du Queyras.

Quatre étapes caractérisent sa démarche. Partant de la rumeur qui circule encore de nos jours dans la région, il essaie de recueillir des informations orales auprès des personnes ayant travaillé sur la question («la mémoire des érudits»). Il part ensuite «sur le terrain» pour rencontrer et écouter les habitants du village. Après avoir inventorié cette «mémoire des faits», peu précise, voire absente — Jacques Branciard parle même de «conspiration du silence»—, il s’interroge sur les «relais de la mémoire» — tous les écrits de diverse nature qui l’ont aidée à se mettre en place. Enfin il va aux sources : récits et, surtout, archives révolutionnaires. Sont ainsi sollicités les mémoires du général Précy, de son aide de camp, Edme de la Chapelle de Béarnès, de l’artilleur Monte-au-ciel qui dicta son témoignage à son neveu Dussieux et du diacre Terraillon, la commission des inhumations, les rapports du général Doppet, le procès de Théodore Chabert, les délibérations du conseil municipal de Quincieux et le mémoire pour le citoyen Antoine Danguin.

Jacques Branciard va pas à pas et livre peu à peu ses conclusions. L’événement que les «vrais Theizerots» ne veulent pas dire, que les monographies régionales minimisent et que les études, en particulier celle d’Eugène Berlot-Francdouaire (1909), localisent mal, se met alors en place de manière précise, claire et définitive.

Au difficile sortir de Lyon, les troupes de Précy se sont séparées en deux. Sous la direction du général, le premier groupe est bien parvenu dans le secteur de Theizé les 10 et 11 octobre et a été attaqué par les habitants. Le deuxième a reflué dans les bois d’Alix le 10 octobre et y a été mis en pièces par les troupes de la Convention et par les villageois. Antoine Danguin, habitant de Theizé et commissaire du canton du Bois-d’Oingt a organisé la chasse aux insurgés, comme ses fonctions l’obligeaient à le faire. Il a été compris, aidé et soutenu par ses concitoyens et les habitants des villages voisins qui sont même allés bien au-delà de ce qui leur était demandé. Tous les biens des fuyards ont été pris; certains ont été égorgés ou assommés. Il a donc dû intervenir pour modérer leur ardeur.

Comment expliquer, cependant, que seul les Theizerots soient, jusqu’à présent, qualifiés de Muscadins alors que nombre d’habitants de la région ont participé à la traque des fuyards ? Jacques Branciard prolonge son enquête. Le feuilleton de Dominique Giuliani Les Mystères des bois d’Alix paru en 109 épisodes, entre septembre 1899 et février 1901, dans le Réveil du Beaujolais, journal nationaliste, anti- dreyfusard et anti-radical, et surtout son accueil dans la région, lui fournissent les éléments d’une hypothèse. Ce roman à clé révélerait les tensions politiques du début du XXe siècle, quand les «Muscadins» (ou «gros») étaient à droite et les «Non-Muscadins», à gauche et que deux familles se disputaient la mairie du village. Sur leur pression, l’auteur dut préciser que les massacres qu’il avait commencé à raconter avaient été perpétrés par des étrangers au pays et arrêter sa publication.

Grâce à l'auteur, on sait maintenant que le roman n’était pas une fiction. Au bout d’une analyse exemplaire, les faits sont désormais définitivement établis. Au-delà, toutefois, de la vérité historique, Jacques Branciard montre aussi comment fonctionne la mémoire des faits, surtout quand ils sont douloureux. C’est une autre vérité qu’on aurait pu rencontrer dans n’importe quel village, lors de n’importe quelle guerre, civile ou non, dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque. Après le temps de l’horreur commence le temps du comment vivre après l’horreur, infiniment plus long. Jacques Branciard éclaire l’un et l’autre. Magistralement.


1 - Professeur d'Histoire moderne à l'Université Lumière-Lyon 2, Françoise Bayard est une spécialiste du monde de la finance à l'époque moderne. On lui doit notamment Le Monde des Finnaciers au XVIIe siècle (Flammarion 1988) et, en collaboration avec Pierre Guignet, L'Économie Française aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles (Orphys 1991). Cette Lyonnaise est également l'auteur de L'Histoire de Lyon (Horvath 1989) de Lyon intélligence d'une Ville (Ouest France 1995).