Introduction

 

«MUSCADIN [...]
— Nom donné dans le Lyonnais aux commis de magasins de denrées coloniales.
— Hist. Nom donné aux élégants qui en 1793, affectaient une mise soignée et des opinions royalistes, et dont le musc était un des parfums favoris. (Ils reparurent après la Terreur, s’organisant en bande avec quartier général au Palais Royal. Avec leur frac gris, leur cravate verte, leur culotte collante, leurs souliers, leur gourdin plombé qu’ils appelaient «leur pouvoir exécutif», ils organisaient des manifestations, molestaient les vendeurs de feuilles jacobines, etc.)»

Larousse du XXe siècle

Les Muscadins de Theizé

En ce temps là les bois d’Alix s’étendaient jusqu’en haut du coteau et les villages de Theizé, Jarnioux, Pouilly, Lachassagne, Charnay et Châtillon, étaient à l’orée de cette forêt peuplée de loups et de bandits.

Theizé - vue générale

Cétait au temps de la grande Révolution et les riches Lyonnais qu’on appelait alors des Muscadins, avaient quitté leur ville où on ne leur voulait sans doute pas que du bien ; ils étaient à la fuite et, emportant tous leurs biens, ils crurent trouver refuge dans les bois d’Alix.

Alors les gens de Theizé, d’Alix, et de toutes les communes environnantes, étaient descendus dans les bois et la chasse avait commencé. L’endroit où l’on s’était battu le plus, c’était à Bourland, vers la chapelle saint Hyppolite et aussi du côté de la ferme de Yabotte, à la limite des territoires de Theizé, Frontenas et Alix, à l’emplacement qu’on appelle maintenant le Maupas. Ce qui s’y passa exactement, nul ne peut plus le raconter, mais ce qui est sûr, c’est que bien peu de ces Muscadins survécurent et que leurs écus, leurs bijoux, leurs armes et leurs chevaux devinrent la propriété de ceux qui s’étaient donné la peine de les égorger. Les dépouilles quant à elles furent jetées dans un puits à Alix, depuis ; on l’appelle le puits des morts.

Ceux de Theizé avaient tenu leur place dans la curée, mais certains d’entre eux trouvèrent plus commode de proposer le salut à ceux qu’ils avaient débusqués, de ramener ces malheureux chez eux, de leur donner à souper et à coucher et de les “dépêcher” tranquillement dans leur sommeil. Comme ça ils s’évitaient la peine du transport du butin ; quant au partage, il était tout fait. Les restes des malheureux Lyonnais sont encore enterrés dans les caves, les cuvages, et aussi dans les souterrains qui truffent le sous sol du village.

Depuis ce temps, on appelle les gens de Theizé les «Muscadins» ; et le village est mal vu dans les environs. Jusqu’à la guerre, aucune fille ni aucun gars de Theizé ne trouvait à se marier en dehors de la commune, et quand les jeunes descendaient du village, que ce soit pour la vogue ou pour n’importe quel événement qu’on fêtait dans un autre village, ça ne manquait jamais de provoquer la bagarre. Les gens leurs en voulaient pour ce qu’ils avaient fait pendant la Révolution.

Mais eux, ils étaient devenus riches, du moins les familles de ceux qui avaient participé à l’attaque des Lyonnais. On en a vu certains — qui n’avaient rien avant le massacre — exhiber soudain des louis d’or pour acheter de la terre ; des filles à marier proposer de riches dots, alors que précédemment leurs familles manquaient du nécessaire. Et quelques années plus tard, on a vu sortir de terre toutes ces grosses maisons en pierres dorées qu’on ne trouve qu’à Theizé.

Au début du siècle, quelqu’un de Villefranche a fait un livre où tous ces événements étaient racontés et prouvés. Mais les familles de Muscadins sont intervenues ; on ne sait pas s’ils ont menacé l’auteur ou s’ils l’ont corrompu mais tous les exemplaires de cet ouvrage ont été détruit ainsi que le manuscrit.

Theizé - château de Rapetour

Ajourd’hui tous ces événements s’oublient peu à peu, dans le village, ce n’est pas un sujet de conversation qu’on aborde facilement et puis les générations passent... Les seules traces qui demeurent, à part les maisons, c’est l’or. Mais ça, personne ne vous le montrera, même s’il en reste beaucoup dans certaines familles. De temps en temps on fait aussi des découvertes. Il y a une vingtaine d’années, on a trouvé chez X, des équipements complets de cavalerie qui dataient de la Révolution et qui avaient été enterrés dans le cuvier. Et la provenance de ces harnachements, elle ne fait pas beaucoup de doutes.

  Le florilège qui précède est une somme à peu près complète des bruits qui courent dans le sud du Beaujolais sur les habitants de Theizé. Disons, sans préjuger de leur validité, que ces bruits trouvent leur origine dans la calamiteuse retraite que fit l’armée du général Précy après que l’insurrection lyonnaise eut été matée par les troupes de la Convention, en octobre 1793. Retraite, qui se fit notamment par les bois d’Alix et qui permit seulement à une poignée de Lyonnais — dont le général — d’échapper à la mort.

 

L’enjeu du présent ouvrage est double, il s’agit d’une part de reconstituer l’enchaînement des faits survenus dans les bois d’Alix en octobre 1793 et, d’autre part, d’appréhender la réalité de la mémoire de ces faits à l’aube du XXIe siècle. Le moyen que nous avons retenu, est un dialogue entre histoire et mémoire.

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